La force de normalisation de la Psychiatrie ? Nope, c’est plus compliqué que ça…

A l’occasion d’une discussion sur Atoute Schizophrénie, une membre du forum a fait une réflexion fort intéressante sur les motivations et comportements des soignants (sous-entendu en psychiatrie).
Elle expliquait que, comme pour beaucoup de situations d’aide structurées, les personnes aidantes aiment à user d’une pitié qui leur permet de se placer au-dessus de la personne aidée, et ainsi garder l’ascendant sur cette dernière.
Autant je peux comprendre qu’il faille ne jamais courber l’échine devant un patient en crise et incapable de voir son intérêt, autant cette position de pitié hiérarchique, elle est courante dans les domaines de l’entraide classique dans nos sociétés, et pas mal méprisable puisqu’elle empêche notamment la personne aidée de retrouver sa place initiale, sa fierté. Son amour-propre devient irrémédiablement entaché par le stigmate que la pitié qu’on lui a prodigué a posé sur elle, au nom de l’aide qu’on lui a procurée pour l’aider.

Voilà en gros les pensées initiales que m’ont inspiré les réflexions de cette membre (qui se reconnaîtra).
Et puis j’ai songé à une chose : la psychiatrie, c’est elle qu’on accuse de ces maux, bien souvent; ces maux d’être une force de normalisation sociale qui s’arrange pour maintenir les gens dans leur état de malades et surtout de personnes déclassées socialement, quand bien même un ou deux patients finissent par percer on les renverra toujours à leur statut de malade… Mais de "malade-qui-a-réussi". Mais de malade quand même.

J’en étais à ce stade de réflexion et je me suis soudain souvenu…

La psychiatrie n’est absolument pas celle qu’il faut accuser de ces maux.
Parce que c’est réducteur, trop facile, et surtout parce que c’est un biais de raisonnement lié au fait que c’est en psychiatrie qu’on trouve la plus grande concentration (et le plus grand nombre) de personnes suivies sur le très long terme, voire à vie, qui doivent donc voir un médecin psychiatre sur le long terme ainsi que des infirmiers régulièrement, sans compter que c’est la spécialité médicale qui dispose du plus d’hôpitaux dédiés aux soins qu’ils prodiguent, et de très loin…

… Mais au final, ce n’est absolument pas la psychiatrie qui est cet agent de normalisation, c’est la médecine en général.

Des neurologues et infirmiers qui, que ce soit directement ou à travers mes parents, ont voulu me faire rentrer dans le crâne à grands coups de burin qu’il ne fallait pas boire d’alcool, pas fumer de cannabis, pas prendre de drogues, qu’il fallait me coucher tôt, ne pas sauter de repas, bien travailler à l’école, qui surveillaient l’état de ma scolarité, de ma socialisation, en fait des moindres recoins de ma vie d’enfant et d’adolescent épileptique, je n’ai connu presque que ça !

Loin de moi l’idée de dire que ça n’a pas d’intérêt pour un médecin de connaître son patient, fût-il encore trop jeune pour mesurer ce qui lui arrive, mais en tout cas, la force de normalisation était là, et je l’ai vécue durement. Très durement, même si pendant des années, rien ne transparaissait.

Et puis… Il y a de cela deux ou trois ans, j’ai arrêté de prendre moi-même mes traitements psy et neurologiques.
Il aura fallu pour remédier à cela, voyant que je déconnais, que je me force à passer à l’injection de RisperdalConsta puis de Xeplion pour que ça rentre à peu près dans l’ordre.

Et si…

Et si ce comportement que, jusque là, je ne m’étais jamais expliqué, parce que je ne le comprenais pas du tout, venait d’une sorte de répugnance enfin mûre qui se serait détachée des ramifications de mon esprit et aurait fait germer une opposition radicale à la normalisation bien policée que représentait le fait de "sagement et courageusement prendre mon traitement tous les jours parce que la santé c’est important ma brave dame" ?
Et si, en fait, c’était parce que j’avais fini par comprendre que cette force de normalisation médicale m’avait pesé toute ma vie ?

Au cas où vous en douteriez encore, de la force de normalisation de la Médecine en général, regardez la télévision, écoutez la radio, ouvrez les journaux, regardez les prospectus dans vos boîtes aux lettres : nous sommes entourés de messages normalisateurs prenant pour prétexte notre santé pour nous inciter à "faire du sport", "manger cinq fruits et légumes par jour", "ne pas manger trop gras, trop sucré, trop salé", etc… On pourrait aussi parler des campagnes contre le tabac, les drogues illégales ou  l’alcool. On pourrait parler des campagnes contre l’obésité, et plus prosaïquement des régimes à la mode pour perdre 128 456,8kg en deux jours promis-juré-craché-croix-de-bois-croix-de-fer-si-je-mens-je-me-fais-rouler-dessus-par-un-char-leclerc !

La question n’est pas de savoir si ces campagnes d’Etat sont légitimes ou non.
La question n’est pas non plus de savoir si les régimes minceurs marchent ou non.
La question n’est toujours pas de discuter de la légitimité des arguments médicaux usés comme arguments commerciaux.
Et la question n’est certainement pas non plus de se demander si les médecins devraient se transformer en dealers légaux de médicaments (bien sûr que non : l’humain en médecine c’est important !!)

La question c’est de savoir si cette somme d’éléments allant tous dans le même sens globalement ont une raison commune d’aller dans ce sens.

Si le fait qu’un neurologue s’intéresse autant au moindre aspect de la vie de ses patients qu’à leur prise de médicament, quitte à se muer en travailleur social l’espace d’un entretien… N’a VRAIMENT aucun rapport avec le fait que William Sauron promette un cassoulet garanti avec moins de sel dans ses plats, NI AVEC le fait que la télévision nous bombarde de considérations sanitaires sur ce qu’il faut faire pour rester en forme, NI AVEC la pression sociale à rester jeune, beau, mince, musclé, sportif, et surtout pas gros, gras, vieux, moche, sédentaire… Franchement, c’est que je suis devenu encore plus fou que je ne le croyais, si tout ça n’a aucun rapport.

Alors oui, dans ce précédent paragraphe, j’ai vraiment l’impression de faire des liens là où il n’y en a pas. Mais si vous avez lu l’ensemble du billet, peut-être avez-vous vu/lu/compris les liens que je faisais… Sinon, venez me le dire !

 

Bref. Voilà ce que m’inspirait ce matin une réflexion lancée par une membre d’un forum.

Et vous… Qu’en pensez-vous ?

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Que nous reste-t-il ?

Aujourd’hui, un petit billet d’humeur politique. Parce que ça fait longtemps et que j’ai des souvenirs à vous conter.

Vous savez, je suis né en 1989. Deux cents ans après la Grande Révolution, à quelques semaines près. Durant mon enfance, j’ai été bercé au son de la voix de Chirac, de Jospin, de Juppé, de Chevènement et de Jean-Marie Le Pen.
Et puis, est venu un drôle de type. Oh, certes, il n’était pas nouveau dans le paysage médiatique, mais il s’est mis à réclamer son indépendance. Bayrou.
Tantôt allié au RPR, tantôt allié au PS, il représentait à l’époque le parfait exemple du "Ni droite ni gauche", censé prendre "les meilleures idées de la droite et de la gauche".
A l’époque, un autre personnage tenait le même discours, mais par pure provocation, lui (à moins que…). Jean-Marie Le Pen se disait "économiquement de droite, socialement de gauche.". Eh oui, cette idée date.

Des gens comme Chevènement et Bayrou étaient une aubaine pour les jeunes préadolescents que nous étions : puisqu’il prétendait être cartésien et non-partisan dans sa manière de pêcher les idées, eh bien j’entendais souvent, quand je parlais politique avec d’autres personnes de mon âge (bon d’accord, pas le genre à être populaires, ces personnes… On ne se refait pas), j’entendais souvent dire que "le centrisme, c’est quand même mieux que ces imbéciles de gauche et de droite"… Ben oui : ils-ne-sont-pas-partisans.

CQFD.

Ainsi progressa une pensée, un consensus mou sur le fait que le mieux, ce n’était pas les idéologies de droite et de gauche, mais l’absence d’idéologie, le RÉALISME. Ce si beau mot qui incarne à la fois un courant littéraire du XIXe siècle, une position politique en réalité totalement néolibérale et une attitude vertueuse pour mener sa vie.

Et puis vint 2002. Le premier grand choc politique que je connus. Jean-Marie Le Pen au second tour avec 35% des voix. Autant vous dire que Chirac gagna au second tour haut la main avec plus de 80% de votes. Un score qu’on qualifia alors de "soviétique" (tiens, tiens…).

Mais la machine se remit en branle malgré tout. Après tout, nous avions un président de droite qui avait refusé de débattre avec l’ennemi intérieur, le Front National, et son président Jean-Ma’ la Déconne. Et qui en plus se permit de dire NON à la guerre en Irak. Que demande le peuple ? Hein ? Franchement…

Nous étions dans la phase de déni.
Ben faut croire que le peuple commençait à être exaspéré et à demander autre chose que l’alternance proposée, car au crépuscule du vote sur le traité pour une constitution européenne : BOUM PATATRAC ! Le Non l’emporte.

Et qui retrouvait-on du côté du Oui ? Basiquement l’UMP (l’ancien nom des Républicains) et l’aile droite (tiens tiens) du PS. De son côté, le Non rassemblait pêle-mêle ce qu’on appelait l’extrême gauche (ou la gauche de la gauche, la gauche radicale etc…) et l’extrême-droite, essentiellement symbolisée par le Front National.

C’est bizarre, quelque chose me gêne dans ce fait… Mais je ne sais pas encore quoi…

Et puis le temps a passé, le Chirac a été remplacé finalement par le dauphin de sa femme, un petit nabot nerveux… Et… Mais c’est bizarre : il est aussi réactionnaire et presque aussi à droite que le père puis la fille Le Pen. Comme si les gens commençaient à voter leur ras-le-bol. A cette occasion, alors que le FN n’avait pas cessé de monter depuis dix ans, il fit un mauvais score à l’élection de 2007.

Nous étions en pleine phase de négociation.

Et puis Sarkozy ayant montré son inaptitude marquée à changer quoi que ce soit, ayant continuellement démontré un talent hors du commun à ne vivre que de polémiques,  Hollande le remplaça et le FN recommença à monter.

Bizarre, bizarre…

Pendant ce temps, les journalistes fustigeaient à longueur d’éditos le populisme, les mensonges des politiciens de droite et de gauche, mais surtout passaient leur temps à monter les usagers contre les grévistes, les salariés du privé contre ceux du public, les retraités contre les actifs, les jeunes contre les vieux, etc…
Et personne ne comprenait ce qui se passait du côté du peuple.

Parce que pendant ce temps, le peuple continuait et s’apprêtait à entrer dans une première phase de colère.
Soudain, la Nuit Debout et les protestations contre la Loi Travail virent des millions de voix s’élever, principalement des voix de jeunes (…ah ? Parce qu’on ne les avait jamais entendus jusqu’alors.).

 

Il faut dire que personne ne se préoccupait de notre génération. Nous qui avions grandi avec l’alternance, mais aucune alternative, nous avions Internet sous notre contrôle. Et nous commençâmes à nous abreuver avec plus ou moins de succès à d’autres sources d’information, à voir d’autres films, peu diffusés, d’autres documentaires, à voir des webséries, à voir apparaître des gens lambda qui, depuis leur appartement, devenaient de vraies rockstars des "Y", comme les vieux des générations d’avant nous appellent.

Et on s’est rendus compte que nous avions du pouvoir. Alors nous sortîmes dans les rues, la Nuit Debout fit parler d’elle pendant plus d’un mois sans discontinuer… Sur internet, et particulièrement les sites de partage de vidéos et les réseaux sociaux, de véritables bulles de colère enflaient, enflaient et petit à petit les Y se rendirent compte qu’ils étaient légion.

Mais nous ne faisons pas une révolte avec seulement des jeunes.
Or du côté des autres générations, plus âgées, nous en étions encore au stade de la négociation.

Vint le Brexit. Et bizarrement, le lendemain même d’un Brexit que tous les sondeurs avaient annoncé comme impossible, jusqu’au jour même du référendum où le Remain était censé l’emporter,  le lendemain même de ce Brexit donc, nous pûmes entendre ces mêmes sondeurs aveugles et arrogants prétendre que toute la rigueur scientifique de leur "expertise" (tiens donc ?) montraient qu’il y avait une tendance générale du Brexit et que ce n’était pas leur faute donc si personne ne l’avait vu venir… A part le peuple anglais lui-même, mais ne le disons pas trop fort, des oreilles nous guettent…

 

Comme si les derniers coups de semonce n’arrivaient jamais seuls, peu après vint à nouveau un candidat inattendu pour les Républicains : François Fillon porterait dorénavant les couleurs de la droite parlementaire à l’élection de 2017. Mais là encore "les statistiques nous montraient une poussée du vote pour Fillon donc nous l’avions bien prévu promis juré, ne regardez pas ce sondage d’hier où nous disions que ce serait Sarkozy le poulain de la droite !".
Et à peine eûmes-nous le temps de nous marrer collectivement de cette sphère, cette bulle cognitive prête à imploser qu’est le monde des médias grand public, que ce fut au tour de Hamon d’être le favori du PS pour les présidentielles, contre toute attente et contrairement à ce que Valls et Hollande avaient espéré, eux qui rêvaient de cette intronisation pour candidater.

 

Quand viendra le prochain coup de semonce ?

Il approche. La présidentielle verra peut-être l’extrême-droite en la personne de Marine Le Pen arriver au pouvoir suprême. Et…

Ce serait peut-être une bonne chose.

En général, ce qu’on pense qu’il arrive quand l’extrême-droite arrive au pouvoir, c’est ce que nos cours d’Histoire nous ont enfoncé dans le crâne depuis notre enfance : la montée au pouvoir d’un certain Adolf H., ou d’un Benito M. voire d’un certain Philippe P.

Autrement dit : extrême-droite implique dictature.

Eh bien moi je n’en suis pas sûr.
Car le feu couve depuis maintenant près de 15 ans, cela a commencé avec la présidentielle de 2002, et cela va peut-être (j’espère) atteindre son apogée avec la présidentielle de 2017.
Mais en réalité, je suis à peu près persuadé que pour ainsi dire personne, même au sein des sympathisants du FN, ne souhaite vraiment que Marine Le Pen agisse.

Ce qu’ils veulent, ce que nous voulons, pour beaucoup de nous, c’est faire exploser le cadre étouffant qui nous barre l’horizon.
Marine Le Pen n’est que l’ultime espoir d’un système archaïque et déjà mort pour pouvoir continuer à exister quelques mois, ou années.

Car nous le savons tous… Marine Le Pen ne fera pas mieux que quiconque au sein de la classe politique. Virer les immigrés, fermer les frontières, ce n’est pas ça qui sauvera notre pays de sa crise politique, de sa crise de valeurs et de sa crise du travail.
Par ailleurs, nous savons déjà que Marine Le Pen ne prendra pas le risque de quitter l’Euro de sa propre initiative. Si décision de quitter l’Euro il y a, ce se fera comme pour le Brexit : par un dernier coup de semonce.
Mais ce qui est certain, c’est que  tôt ou tard, le FN au pouvoir fera la démonstration éclatante de son inutilité, de son incompétence, de son incapacité à faire ce pourquoi tant de gens votent pour eux : changer le cadre, faire exploser le carcan social qui nous enferme depuis la fin du Mur de Berlin (car oui, cela remonte à cette époque, où tous saluaient la fin des idéologies). Le "There is no alternative" est sur le point de s’effondrer. Il ne manque  plus qu’un coup de canon ou deux.

 

Passer par un gouvernement au moins partiellement FN est, je le crains, fort probable et de toute façon souhaitable. Le FN est le dernier compromis que le peuple veut tester afin de voir si notre système social peut être sauvé. Mais nous sommes nombreux à savoir qu’il ne peut l’être. C’est trop tard.
Une fois le dernier compromis essayé, une fois que le FN aura échoué, que restera-t-il, sinon la colère et l’acceptation ?

Sinon la révolution ?

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"T’es fou !"… C’est ça, et toi t’es con !

J’ai récemment lu un article ma foi fort intéressant (en anglais) sur le suicide, ou plus exactement sur les pensées suicidaires, un témoignage d’une personne se disant suicidaire depuis des années, mais certainement pas sur le point de commettre son suicide, bien loin de là, même.

Cette personne expliquait qu’on avait tendance à voir le suicide et les pensées suicidaires de manière totalement binaire; noir et blanc. Soit tu es suicidaire et dans ce cas on t’hospitalise pour que tu en ressortes vierge de telles idées… Soit tu es pur et innocent comme l’agneau neurotypique qui vient de naître et tu es tellement loin de vouloir te suicider qu’il est évident que tu n’y penses jamais… JAMAIS !

 

Cette personne expliquait qu’en la matière, c’était faux pour elle. Que les pensées suicidaires étaient quelque peu persistantes chez elle, sans pour autant l’obséder, comme des nuances de gris entre le noir de l’acte suicidaire et le blanc pur et innocent de l’agneau neurotypique toussa toussa…

Il y a de fait, pour moi qui ai été en proie à de telles idées noires,  une succession de nuances infinies entre le noir de jadis et le blanc de maintenant.
On ne devient pas non-suicidaire du jour au lendemain, et certainement pas après avoir passé des mois voire des années à y penser quotidiennement. Dans le meilleur des cas les idées suicidaires quittent l’esprit petit à petit. On a des piqûres de rappel en voyant passer un train ou en prenant son traitement, en voyant un rasoir qui traîne ou le fusil de chasse de Papy Chasseur.
Et puis avec le temps, on y prête de moins en moins attention. On finit par moins les avoir, ces piqûres de rappel, et de plus, elles nous font de moins en moins mal.

C’est ce qui s’est passé pour moi. Après des années entières à ruminer des idées suicidaires, même dans des périodes  où j’allais bien, j’ai fini par les laisser sur le bord du chemin.

Eh bien figurez-vous, je suis en train de vivre le même processus avec le délire.
Le délire n’est pas non plus tout noir ou tout blanc:  on peut  être à la fois sain d’esprit et délirant en même temps. Moins le délire prend de place, plus la santé psychique devient prédominante, même si le délire continue d’avoir une place (de plus en plus petite, cependant).
Le délire est lui aussi en nuances de gris. Si on est soigné à temps, le noir délirant qui nous aura conduit à l’HP va progressivement s’éclaircir jusqu’à des nuances de gris presque blanches. Voire du blanc, un bon blanc bien pur, pour les plus chanceux.

Je n’ai pas cette chance de pouvoir prétendre au blanc pur et innocent de l’agneau satanique qui vient de naître, mais indubitablement je suis arrivé à un stade où le délire est tellement discret et vivable que c’en est presque blanc.

Et puis, on a tous des rechutes. La progression du noir au blanc cassé n’est pas linéaire. Il y a des retours en arrière, vers des nuances plus sombres de gris, des bonds en avant tels des flashbangs etc…

Bref. Pourquoi dire cela ?
Parce que si vous connaissez une personne délirante, une personne schizophrène ou simplement aux convictions bizarres, n’oubliez pas que ce qui compte le plus, c’est qu’elle puisse bien vivre. Si son délire (ou sa conviction bizarre) ne l’empêche pas de socialiser, de vivre, de sortir, de prendre soin d’elle…

… De quel droit pourriez-vous la critiquer, lui dire qu’elle est folle ?
Oui, il y a des convictions bizarres, aliénantes, dérangeantes, folles même. Mais ce n’est pas important pour considérer une personne comme folle ou délirante.
Quand elle met elle-même ou les autres en danger, c’est urgent d’agir. Quand sa conviction est juste bizarre et non pas envahissante… Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Dans le monde entier des milliards de personnes ont des convictions bizarres, délirantes, sans être folles, ni bonnes à enfermer, des milliards de personne qui croient à des choses totalement loufoques…

Même que ça s’appelle la religion. Faites l’expérience : Demandez-vous ce que vous en penseriez si vous imaginiez votre fils raconter les mêmes choses que le premier prophète venu ?

 

Bref : même si cette personne vous paraît perchée, hors de la réalité… Si ça lui permet de vivre en harmonie avec son environnement, c’est tout ce qui compte.

 

Voilà. Il fallait que ce soit dit, parce que j’en ai un peu beaucoup marre d’entendre d’ici, de là des gens se taxer de "fous" sous prétexte qu’ils proposent une idée originale ou contraire à une quelconque doxa ambiante. "T’es fou !" est passé dans le langage courant. Moi-même je le sors spontanément malgré moi. Pourtant il s’agit d’une stupidité sans nom. La folie n’est pas un écart envers la norme. La folie est une souffrance.

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J’ai 27 ans et…

J’ai 27 ans et j’ai toujours peur de la foule.
J’ai 27 ans et j’ai toujours l’impression qu’on parle dans mon dos, quand je croise des gens dans la rue.
J’ai 27 ans et lorsque quelqu’un rit dans la rue, j’ai l’impression qu’il se moque de moi.
J’ai 27 ans et j’ai toujours peur de me faire houspiller, harceler, jeter des objets, insulter, rabaisser par le moindre adolescent que je croise. Comme si j’étais encore et toujours la bête noire du lycée de jadis.
J’ai 27 ans et je délire toujours à plein tubes, en sourdine, pour ne pas gêner et ne pas affoler mon psy. C’est sûr que lui avouer que j’ai régulièrement l’impression d’avoir franchi une réalité parallèle où je suis le seul être vivant, ou lui avouer que j’ai au moins deux fois par jour l’impression d’être cet antihéros "dark_kikoo_sasuke_du_31_roxxor" voué à détruire l’Univers et à se venger d’un tas de gens qui ne sont plus dans la région et qui ne se souviennent de toute façon plus de moi… Ca fait un peu désordre.
J’ai 27 ans et, à l’occasion, j’ai toujours des hallucinations, des ombres plus noires que le noir passant dans mon champ de vision.
J’ai 27 ans et j’ai toujours des moments de grande tristesse qui me renvoient mon anormalité en pleine figure. Parfois pour simplement avoir écouté une musique un peu triste.
J’ai 27 ans et je ne sais toujours pas conduire. Mais je n’en ai pas vraiment envie en fait.
J’ai 27 ans et je suis encore beaucoup trop dépendant de mes parents.
J’ai 27 ans et je suis toujours obèse, malgré mes efforts à marcher entre 1h et 3h par jour 7 jours / 7, 365 jours / an.

Mais…

J’ai 27 ans et je n’ai plus la moindre frustration sexuelle : je m’en suis débarrassé, le jour où je me suis rendu compte que j’étais une sorte d’asexuel qui essayait encore de se conformer à un idéal social inadapté à ma façon d’être.
J’ai 27 ans et j’ai un Ami. Le genre d’Ami que n’importe qui rêverait d’avoir. Toujours là contre vents et marées, fidèle au poste et généreux avec moi. J’ai une chance formidable de le connaître.
J’ai 27 ans et je suis capable de me battre contre tous ces phénomènes délirants et hallucinatoires. Ils ne me font plus peur, je sais les maîtriser.
J’ai 27 ans et j’ai un sommeil idéal : couché avant 20h, levé avant 6h, j’ai une vie très réglée, qui me convient. Je peux faire le tri de mes photos avant le lever du soleil et d’ailleurs j’y viens à ce sujet.
J’ai 27 ans et je fais partie d’un club photo. C’est un acte inespéré deux ans auparavant.
J’ai 27 ans et d’ailleurs je m’occupe du blog de ce club photo.
J’ai 27 ans et je suis aussi l’assistant du prof du club photo. Au bout d’un an de fréquentation.
J’ai 27 ans et l’ensemble du club photo m’apprécie sincèrement, me traite comme l’un des leurs et apprécie mes photos ! Du jamais-vu !
J’ai 27 ans et je fais des photos tous les jours, sans relâche, avec plaisir et passion.
J’ai 27 ans et je sais mieux me servir de mon appareil que je ne l’aurais pensé.
J’ai 27 ans et j’ai commencé à marcher tous les jours sans relâche depuis un an.
J’ai 27 ans et si, il y a un an, je marchais 45 minutes maximum, aujourd’hui je marche 3h sans aucun souci.
J’ai 27 ans et j’ai un chat chez moi, un chat qui me fait des câlins tous les jours.
J’ai 27 ans et je suis enfin stabilisé.
J’ai 27 ans et je me félicite d’être arrivé jusqu’ici, malgré le coût moral que j’ai dû payer pour me retrouver ici et maintenant.

J’ai 27 ans…

…Et je me sens mieux que jamais.

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Au fond, qu’est-ce que la folie ?

Ça c’est une vraie question.

Parce que quand on dit "j’ai l’impression de devenir fou", on entend souvent par là qu’on a l’impression que le sens commun de la réalité se dérobe sous nos pieds, ne laissant qu’un gouffre, un vide intellectuel terrifiant. Comme si la folie, c’était la perte de sens.

Or, moi qui vous parle et qui suis un de ces fous tant décriés par de nombreux médias, je vous le dis tout net. C’est complètement faux.

Enfin… Complètement, oui et non. Disons que dans la quasi-totalité des cas de folie traités par les psychiatres, ce n’est pas de la perte de sens qu’ils soignent. C’est la substitution d’un sens à un autre.

Je m’explique.
La folie, c’est autant l’hallucination que le délire, autant la désorganisation de la pensée que la perte d’intérêt, autant les troubles cognitifs que la déprime…

C’est compliqué la folie, mais en gros, quand on pense folie, on pense à ses manifestations les plus visibles, les hallucinations et les délires. Parce qu’ils sont des symptômes que les psychiatres appellent "positifs" et que je préfèrerais appeler ici "productifs".
Ce sont des manifestations "typiques" de la folie, parce qu’elles dénotent avec la réalité et le sens qu’on y accorde.
Or le délire, l’hallucination c’est tout SAUF une perte de sens. C’est une substitution de sens. Le délire, tel que je l’ai vécu et le vis encore parfois, c’est un monde entier qui devient étrange mais pas insensé. Au contraire. Il devient trop sensé. Il y a trop d’indices, trop de signes qui donnent un sens à tout ce qu’on vit. Il y a tellement d’accumulation de faits, de signaux indirects, directs, tellement de choses qui ont un vrai sens pour la personne délirante, que, lorsqu’on met tout ensemble, la somme des carrés des côtés qu’on assemble dépasse largement le carré de l’hypoténuse.
C’est comme percer le secret de la vie, de l’Univers et de tout ce qui est (Mais comme il s’agit d’un délire, ce n’est jamais 42, la réponse.), comme trouver la clé ultime, celle derrière laquelle courent tous les scientifiques et philosophes du monde : la clé au dernier verrou qui bloque l’accès à la fin de la quête de sens de l’Humanité.

Un peu de philo pour les paumés qui, j’en suis sûr, sont un peu dubitatifs…
L’Univers est absurde, d’un point de vue scientifique. En effet, l’Univers s’expliquant sans recourir à un démiurge quelconque,  on en vient assez vite en sciences à admettre qu’il n’y a pas de raison précise à son apparition, ou plus exactement, aucune raison précise qui puisse être autre que liée à de simples raisonnements mathématiques et physiques, extérieurs donc à toute volonté.
Cela, c’est le vrai drame de l’Humain : penser qu’il vit dans un Univers dont l’existence n’a probablement jamais été voulue, ni désirée, ni planifiée. C’est d’ailleurs (à mon humble avis d’athée) sans doute une explication plausible à l’invention des religions, comme moyen de combler cette peur de l’absurdité infinie de l’Univers, doublée d’une abjustice terrifiante(mélange d’absurdité et d’absence de lien entre l’Univers et les concepts de justice et d’injustice. Ne cherchez pas : ce mot est mon invention, parce qu’il en fallait un pour exprimer cette idée simplement sans écrire un roman à chaque fois, comme cette parenthèse infinie qui ne se finit pas et oh mon dieu vite une ponctuation que je respire enfin ! Ouf !).

En bref et pour résumer ce qu’il y avait avant la parenthèse : l’Univers est absurde et abjuste. Face à cela, l’être humain est désarmé, à moins de trouver le sens de sa vie ou le sens de La Vie. Pour le premier cas, c’est un positionnement athée ou du moins agnostique ou apathéiste… Le second cas est celui, classique de la foi religieuse qui structure non seulement la vie de l’individu mais aussi cellevd’une société entière. Ce n’est pas étonnant : nos sociétés ont besoin de sens pour fonctionner. On pourrait parler de la fiction de la responsabilité de l’individu, fiction indispensable en droit, mais cela nous emmènerait trop loin…

Et le délire, dans tout ça ?
Le délire, c’est une fausse piste. C’est précisément l’illusion d’avoir trouvé la dernière, l’ultime explication à l’ensemble des phénomènes qui nous entourent.
Parce que la réalité est terriblement absurde, insensée et qu’au final, le délire est un moyen de retrouver l’équilibre quand on manque du point d’appui que représente le sens commun pour l’esprit humain.
Le sens commun, vite fait, c’est ce sens qui nous dit que ce qui pourrait nous concerner ne nous concerne pas forcément, que ce qui fait écho en nous ne nous est pas forcément adressé, que des tas de gens vivent sans se préoccuper de nous, que nous ne sommes "qu’un petit bonhomme dans le vaste monde" pour paraphraser Gandalf le Gris dans le Hobbit de J.R.R. Tolkien.
Le sens commun, c’est cette raison immédiate qui nous permet de vivre en société en ménageant l’absurdité du monde, via un complexe système d’œillères. Basiquement, c’est ce sens commun qui nous fait râler sur la faim dans le monde mais nous permet malgré tout de trouver le sommeil… Parce qu’on n’y peut rien à nous seul. Le sens commun, c’est aussi cette capacité que nous avons de nous savoir insignifiants à l’échelle de l’Univers, mais n’empêchera personne – pas même votre patron – de se croire plus important que tout le monde, même que si le dossier Dugenou a enfin avancé c’est grâce à moi, qui ai pris la date de réunion décisive, même que le PDG m’en a félicité à l’occasion.

Quand ce sens commun manque à l’appel, – ça arrive à des tas de gens d’ailleurs et pas juste aux fous – on se sent pris d’un… d’un vertige cosmique sans commune mesure avec tout ce qu’on a bien pu ressentir auparavant.
Deux solutions sont généralement possibles : soit on retrouve le sens commun bien vite, soit on lui en substitue un autre. Que voulez-vous, la psyché humaine a horreur du vide.

Quand le délire arrive, il comble ce vide. Et c’est précisément parce qu’il organise tout, explique tout dans les moindres détails, qu’il est délirant.
Là où le sens commun fonctionne avec un système d’oeillères selon le niveau de raisonnement auquel on se situe, le délire aplanit toutes les situations rencontrées, les met toutes au même niveau, et donc les relie toutes, les traite toutes avec la même intensité, le même niveau d’attention et avec les mêmes outils.

Ainsi le délire est avant tout (du point de vue du fou que je suis encore à l’occasion) un système de pensée qui a trop de sens. Trop, car il ne laisse aucune place au hasard, aux coïncidences et aux accidents.

L’hallucination est différente, elle n’est pas productrice de sens, mais elle a un sens.
J’ai beau ne pas être un grand amateur des théories psychanalytiques sur les rêves, leur sens caché et tout ça, force est de reconnaître qu’on constate assez vite que notre psychologie, nos peurs, nos angoisses et j’en passe, resurgissent dans nos rêves.
Même si le rêve n’est pas exactement interprétable avec un simple bouquin ou une bonne psychothérapie, il reste porteur d’un sens réel, même s’il est assez souvent trivial.
L’hallucination c’est un peu la même camelote. Peut-être un psychiatre me dira-t-il que je raconte de la bêtise en barres,  mais l’hallucination m’apparaît un peu comme un élément de fantasme, de rêve, de cauchemar, qui surgit dans un moment de pleine conscience, comme un cauchemar éveillé.

De même, l’hallucination a certainement un sens réel selon l’individu qui hallucine, même si là aussi son sens peut sans doute être trivial.
Mais ce n’est pas un hasard si jadis, Papa Psy (le premier) m’avait concédé que de nombreux patients à lui (dont moi) voyaient la Mort ou ses succédanées à la place d’une armoire noire de la taille d’un grand homme, près de la porte d’entrée de son bureau.

On pourrait rétorquer que, puisque j’ai évoqué le sujet au début, la dépression, les symptômes déficitaires en général, par ce qu’ils retirent comme énergie aux personnes, sont plutôt des formes de folie vidant la personne de sens.
Or, de ce que j’en ai vécu ce n’est pas vrai.
La déprime, la vraie, est effectivement en lien direct avec l’idée que sa vie est vide de sens.
Mais si déjà on plonge dans la déprime, la dépression, parce que sa vie est vide de sens, ce n’est pas un acte vide de sens, c’est une réaction à l’absence de sens. "Puisque rien n’a de sens, je ne peux plus vivre.". D’une certaine manière (c’est comme ça que j’ai vécu mes épisodes de grosse, grosse déprime), déprimer c’est lutter contre l’absence de sens, ce qui est prodigieusement épuisant puisque vain. En quelque sorte la déprime commence quand on n’a ni sens commun à disposition ni délire pour combler le vide.
Et ça me rappelle au passage les longues périodes d’apathie que j’ai traversé à la suite de mes dernières décompensations psychotiques. Eh oui : sans être complètement remis sur le chemin du sens commun, je n’avais plus le délire pour combler le vide. Je ne suis pas le seul ; les divers forums sur la schizophrénie sur internet parlent de cet état de vide après une décompensation.

 

Où cela nous mène-t-il ? Qu’est-ce que la folie, alors ?

A une question épineuse : puisque la folie est une quête de sens hors des sentiers battus, alors où commence la folie, où finit-elle ? Le risque de taxer de fous les simples visionnaires est réel, et existe de tous temps, a toujours existé et existera toujours plus ou moins.

Pour ma part, je dirai ceci : la folie débute quand on ne nuance plus les différentes situations auxquelles nous sommes confrontés.
Nous avons différentes facettes, différentes façons de nous comporter, différentes façons de penser selon les situations.
Quand toutes ces facettes, façons de se comporter, de penser s’uniformisent pour n’être qu’un simple et unique miroir, on n’est généralement pas loin de la folie.
En quelque sorte, nos psychés ne sont pas tant des miroirs que des gemmes irrégulières..

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Au fait, depuis le temps…

Ça y est !
Noël et le premier de l’An sont passés.
Dire que j’ai été occupé serait un euphémisme.

Je n’ai pas eu à coeur de vous souhaiter Noël ici, car après la rencontre que j’ai faite le 23 décembre dernier, l’après-midi, bien après la rencontre avec le jeune taxeur dont je parlais précédemment, j’avais moyennement foi en Noël.
Pour faire bref, j’ai rencontré un sans-abri tout juste sorti de l’hôpital qui m’a demandé son chemin pour aller aux Emmaüs.
Et nous avons discuté, puisque je ne connaissais pas le chemin pour y aller.
Au bout d’un moment, après m’avoir expliqué combien il était dans la merde, il m’a demandé de le prendre en photo… Qu’au moins ça me ferait un souvenir de lui, que quelqu’un se souviendrait de lui. Il n’en avait rien à faire de récupérer la photo.

Après ça, comment être tout à fait sincère en souhaitant un joyeux Noël, même à ses proches ?

D’ailleurs, Noël m’a bien emmerdé cette année. J’étais à moitié absent, hors du monde et pour tout dire, la présence de ma nièce a tellement accaparé l’attention de tous que  les adultes n’ont pas vraiment profité du repas.

Mais le Nouvel An s’est mieux passé. En effet, mes parents m’ont "embauché" pour faire les photos de leur soirée avec leurs amis. Ils étaient une petite quarantaine.
En bref j’ai mitraillé toute la soirée, ce qui m’a permis de profiter de l’ambiance, sans me sentir être une pièce rapportée ni me sentir décalé avec leur réalité.

Les photos semblent leur plaire. J’en suis fort heureux.

Quoi qu’il en soit, j’espère que votre réveillon à vous s’est bien passé. Que votre année 2017 sera meilleure que ne l’a été 2016 et que vos proches et vous seront au comble de la félicité.

Même si j’y crois fort peu compte tenu du programme politique de cette année…

Allez. On va faire comme si…

Bonne année !

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"Hé, t’aurais pas une pièce, steplé ?"

Jeune homme…
Oui, je te donne du "jeune homme". N’y vois aucune méchanceté, ni aucune intention méprisante, même si ce "jeune homme" je l’ai conchié tout le temps où ce fut le terme employé pour me désigner. Et je suis conscient que tu peux toi aussi le conchier.
Mais je l’emploie, faute d’un autre, pour une raison simple : poser le décor.
Tu es jeune, sans doute de plusieurs années de moins que moi.
Tu es paumé aussi. Cela fait dix ans que je te vois traîner dans les rues de ma ville, demander dès les aurores à tous les passants "T’aurais pas une petite pièce steplé ?".

Cela fait déjà plusieurs mois que je m’applique à devenir un tant soit peu solidaire avec les SDF de ma ville. Parce qu’ils ont une vie difficile et souvent trop peu à manger, parce que faire la manche est déjà assez dur sans en plus devoir supporter le mépris des passants qui vous ignorent.
Alors je donne, un euro ou deux. Parce que je me sentirais honteux de refiler dix centimes seulement.
Je ne sais pas si c’est pour me donner bonne conscience ou si j’ai vraiment évolué, mais j’espère vraiment que je fais quelque chose d’un minimum solidaire, puisqu’on ne peut pas trop compter sur ces millionnaires qui planquent leur argent pour échapper aux impôts.
Solidarité des prolétaires, en somme. Sinon, personne ne ferait rien pour eux.

Donc toi, disais-je.
Je te vois depuis au bas mot dix ans sauter sur tous les passants pour leur demander s’ils avaient pas une petite pièce pour acheter à manger.
Et ça, ça me fend le coeur.
Parce que d’un côté je n’ai qu’une envie, c’est te donner au minimum une pièce, voire carrément te payer un sandwich à la boulangerie, un jour faste.
Mais d’un autre, ce matin, comme d’autres jours, tu as demandé à un passant s’il avait pas une petite pièce, et alors qu’il n’avait pas fini de te tendre la pièce, tu m’as remarqué par-dessus son épaule et :

"Hé, t’aurais pas une petite pièce ?"

Tu ne fais même pas semblant.
Et ça m’énerve au plus haut point.
Parce que ça fait dix ans que je te vois rôder dans les rues de la ville, que je te soupçonne d’être suivi au CMP, vu le regard que tu as et qu’il m’est arrivé d’avoir moi aussi, dans des moments de perdition totale.
Parce que j’ai envie de te donner cette putain de pièce qui traîne parfois dans ma poche.
Parce que bon dieu, je me demande toujours quelle a été ta vie pour que tu en arrives là, non pas à faire la manche, mais à demander à TOUS les passants s’ils n’auraient pas une pièce, presque avec agressivité… Tu as probablement pris tellement de violences dans la gueule, qu’elles soient physiques, psychiques ou morales, que je ne peux que tenter d’imaginer que oui, tu as autre chose à foutre dans ta vie que d’être poil, aimable, courtois, gentil, de montrer un minimum de bienséance ou de bonne volonté envers les gens que tu abordes dans la rue.
Et puis même, t’as l’air de ne pas être quelqu’un de méchant, bien au contraire. Tu es taillé comme une crevette. Je suis sûr que si je te fichais une pichenette, tu perdrais l’équilibre.
Tu parais fragile et en même temps tellement déconnecté du monde dans lequel nous vivons tous pourtant, que je ne peux que me dire que tu fais partie de ces malades psychiques, ces fous, qu’on aide tant bien que mal et qui n’ont pas la chance d’avoir comme moi une famille pour les aider.

Quelle a été ta vie, quelle est ta vie, pour que tu sois tellement…tellement je-m’en-foutiste, avec les gens à qui tu demandes l’aumône.

Et pourtant cette putain de pièce, ce matin, je pouvais te la donner.
Mais tu m’as hélé comme ça : "Hé, t’aurais pas une pièce, steplé ?".
Et moi, ça me donnait l’impression que tu attendais de moi un dû.
Et j’ai eu beau me raisonner après coup, me disant que c’était probablement pour toi la seule façon d’entrer en communication avec les petits bourgeois en mon genre, d’avoir un début de relation sociale à travers le taxage… Je n’ai pas pu te la donner cette putain de pièce. Et maintenant encore ça me fait prodigieusement chier.

Parce que c’est trop régulier. Parce que ça fait des années que je ne t’ai pas donné de pièce, puisqu’à chaque fois, à CHAQUE FOIS que tu me voyais tu me demandais la pièce, comme à n’importe quel autre passant. Au début, on essaie de comprendre. Mais très vite on se lasse de ton petit jeu.
Pourtant, merde… Je ne t’envie pas, je ne te jalouse pas, je ne te méprise pas, je n’ai pas non plus pitié de toi, j’ai même plutôt de l’empathie pour toi à force de te voir dès les aurores en ville à quémander ta pièce, comme un éternel rituel.

Mais toi, tu ne fais même pas semblant de respecter les usages, de respecter la bienséance.
Et pourtant, même si c’est un des nombreux carcans d’une société engoncée dans sa bourgeoisie forcenée, c’est aussi ce carcan qui fait qu’on garde un minimum de courtoisie entre inconnus dans la rue. La politesse, la courtoisie, sont même souvent des armes redoutables pour briser le fossé qui sépare les classes sociales.

Et toi, tu n’en as rien à foutre.
Hier, tu as tenu UNE phrase. Tu as essayé de sympathiser avec moi, sincèrement je le pense, en tchatchant comme avec un pote. Une phrase. Une seconde plus tard, même pas eu le temps de réagir et "T’aurais pas une p’tite pièce pour acheter à manger, steplé ?".

Nan franchement, j’ai beau avoir plein de bonne volonté au fond de moi depuis quelques mois, tu anéantis toujours mes espoirs avant que j’aie eu le temps d’en prendre conscience.
Ca me fait chier, tu ne peux pas savoir à quel point.
Parce qu’avoir une antipathie spontanée dès que tu te diriges vers moi, ça ne me ressemble pas. Mais tu fais tellement TOUT pour que les gens finissent par t’esquiver.

C’est quoi ta vie, mec ? Vraiment, j’aimerais bien pouvoir entrer en empathie avec toi…
Juste une fois, j’aimerais tellement que tu viennes demander autre chose : l’heure, par exemple, ou juste ton chemin. Même si tu dois connaître toute  la ville par coeur depuis le temps.

Le pire, c’est que les discours tout fait des gens qui ne te donnent rien sur "oh bah c’est pour s’acheter de la picole/du tabac/du shit"… Ca me fait tellement gerber.
Quand bien même ce serait vrai, quand bien même tu picolerais/fumerais/te droguerais…
Qui sommes-nous pour juger ?
Vu le désespoir que je lis dans tes yeux quand tu t’adresses aux gens… Je me dis qu’à ta place j’aurais sans doute été bien plus loin dans la dépendance.
Et de toute façon, tu dois certainement aussi en profiter pour acheter à manger, de cet argent. Même si tu es (j’espère pour toi) à l’hôpital de jour et qu’on s’occupe de toi.

J’ai envie de te donner cette putain de pièce.
Alors la prochaine fois, essaie de changer ta manière de m’approcher.
Je t’assure, je suis facile à convaincre depuis quelques mois. Quand j’ai de l’argent, ça ne me dérange pas. Tiens, en début janvier, j’aurai probablement un euro qui traînera dans ma poche…

Essaie de me mettre à l’aise… Parce que bordel, quand je t’ai vu ce matin, j’ai essayé de me convaincre de te donner cette pièce qui traînait. Et puis t’es arrivé vers moi, comme d’habitude, en disant :

 

"Hé, t’aurais pas une pièce steplé ?"

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